« Bilinguisme : un défi à portée de tous ? » titre le magazine PsychoEnfants
Dans notre société, parler deux langues est devenu un véritable atout. Beaucoup de parents s’interrogent sur la meilleure manière d’apprendre à leur enfant une langue étrangère.
PsychoEnfants fait le point avec Barbara Abdelilah-Bauer. Alexandra Liège
Barbara Abdelilah-Bauer est diplômée en psychologie sociale. Elle est également l’auteur de Le défi des enfants bilingues : Grandir et vivre en parlant plusieurs langues, aux éditions La Découverte.
PsychoEnfants : Comment bien apprendre une seconde langue ?
Barbara Abdelilah-Bauer : Il faut distinguer l’apprentissage d’une langue étrangère du vrai bilinguisme qui se pratique dans les couples mixtes, par exemple, où chaque parent parle sa langue maternelle avec l’enfant dès sa naissance. Pour être efficace, il faut une immersion dans cette langue au moins la moitié du temps. L’apprentissage doit passer par l’interaction avec des personnes dont c’est la langue maternelle. Pour les tout-petits, il faut utiliser cette langue en faisant des activités plutôt que la présenter comme un objet d’étude.
PE.: Le langage s’acquiert-il différemment suivant l’âge de l’enfant ?
B.A.-B. : Tout à fait. Jusqu’à 5 ou 7 ans, l’enfant s’approprie une langue étrangère de manière intuitive, en l’entendant. Au-delà, il est trop ancré dans sa langue maternelle pour pouvoir en acquérir une autre de manière si innée. La langue sera davantage perçue comme un objet d’étude.
PE. : En France, la première langue étrangère est enseignée au CP. Qu’en pensez-vous ?
B.A.-B. : On promet beaucoup aux parents, mais ce n’est pas avec le peu de moyens donnés que les enfants deviendront « bilingues », pour reprendre le mot utilisé par le ministère de l’Education nationale. Les professeurs ne sont pas réellement formés et n’ont pas forcément les bonnes méthodes pour enseigner ces langues étrangères. L’idéal serait un enseignement dans les deux langues, et si possible une autre que l’anglais. Si on apprend l’anglais comme première langue étrangère, on ne fera pas d’efforts pour en apprendre une autre, moins répandue. Au final, parler anglais ne sera plus un véritable atout pour le marché du travail puisque chacun le parlera. On sélectionnera alors les candidats à un poste sur leur deuxième langue étrangère.
PE. : Cet apprentissage au CP ne perturbe-t-il pas l’acquisition de la lecture et de l’écriture de la langue maternelle ?
B.A-B. : Non. Cela sensibilise l’enfant à une autre langue. Il s’aperçoit qu’il existe d’autres sons, que d’autres mots peuvent désigner les mêmes objets. C’est une formidable ouverture d’esprit, une autre manière de réfléchir. Il compare ce qu’il apprend. Une étude a démontré que dans les écoles bilingues, le niveau des enfants dans leur langue maternelle s’était amélioré suite à cet apprentissage.
PE. : Quels sont les effets du bilinguisme sur le développement intellectuel des enfants ?
B.A.-A. : Si l’enfant est bilingue ou trilingue par sa famille, et qu’il s’agit d’un bilinguisme équilibré, on constate des effets bénéfiques d’un point de vue psychologique et cognitif. On note chez ces enfants une forte curiosité pour ce qui les entoure, un traitement de l’information efficace, sans superflu. Ils ont plus de facilités à apprendre une autre langue.
PE. : Combien de langues un enfant peut-il apprendre ?
B.A.-B : Autant que cela lui est nécessaire. Si les grands-parents parlent l’italien, le père le russe, et la nounou l’anglais, l’enfant apprendra à communiquer dans leur langue car il éprouve un réel besoin à leur parler et à les comprendre. En revanche, si la nounou part, l’enfant peut abandonner sa langue car elle ne lui est plus utile. L’apprentissage est freiné si l’enfant n’y voit aucun intérêt. Le cerveau n’a pas de limites, mais le temps est limité pour tout apprendre.
PE. : Des parents qui décideraient de parler anglais, par moments, à leur enfant pour le familiariser feraient-ils une bonne chance ?
B.A.-B. : Tout dépend de ce que l’on en attend. Si on pense qu’en lui chantant en anglais, l’enfant deviendra bilingue, on se leurre. C’est un processus long et intense, difficile quand on ne maîtrise pas assez la langue, que l’on ne parvient pas à exprimer ses émotions car, à cet âge, tout passe par l’affect. Quand le résultat se fait attendre, les parents se découragent. Mais il est bon de chanter dans une autre langue à son enfant. Cela lui apporte une certaine curiosité. C’est environnement qui lui donne envie d’aller vers une autre langue. Et tant pis si on n’a pas le bon accent ! Un voyage dans un pays où l’on parle cette langue est aussi une bonne idée pour stimuler l’enfant …
En Chiffres
En France, un adulte sur quatre a parlé une autre langue que le français avec ses parents durant sa petite enfance. 8 % seulement ne leur parlaient jamais en français. Seulement un tiers des personnes ayant appris une langue étrangère au contact de leurs parents l’ont transmise à leurs enfants. Une personne sur cinq emploie de temps en temps une autre langue que le français pour discuter avec ses proches.
Source : Langues régionales, langues étrangères : de l’héritage à la pratique, Insee, 2002
L’anglais dès le berceau
Rien de tel que de s’immerger dans un pays pour en apprendre la langue. Mais pour ceux qui restent en France, Baby-speaking propose un service de garde d’enfants de 3 à 12 ans, à domicile. L’originalité ? Ce sont des intervenants étrangers qui gardent les enfants, leur parlent et jouent avec eux dans leur langue maternelle (russe, anglais, espagnol …). Ces baby-speakers sont sélectionnés avec soin et formés à une méthode axée sur le quotidien et la discussion, faite de jeux, de chansons… Celle-ci a été élaborée par Maria Kihlstedt, maître de conférences en psycholinguistique et chercheur au CNRS, et John Herbstritt, spécialiste en rhétorique du langage. La garde se fait sur Paris et la région parisienne après l’école et le mercredi. Des ateliers linguistiques sont également proposés dès 6 ans.
http://www.baby-speaking.fr/ »
PsychoEnfants mai-juin 2010